- Émilie Querbalec
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Et vous, comment vivrez-vous ?
Et vous, comment vivrez-vous ?
De Yoshino Genzaburô, traduit du japonais par Patrick Honnoré, aux éditions Picquier
J’avais acheté ce roman en 2023, à l’occasion de la sortie en France du dernier film d’animation de Miyazaki, « Le garçon et le héron » . Dans ce film, le jeune héros, Mahito, tente de surmonter le deuil de sa mère, morte dans un incendie lors d’un bombardement. Il retrouve un livre lui ayant appartenu, intitulé « Et vous, comment vivrez-vous ? ». Prenant son courage à deux mains, il suit le héron qui lui promet de l’aider à retrouver sa mère et pénètre dans un univers parallèle où il va vivre toutes sortes d’aventures.
Intriguée, je suis allée me procurer ce roman qui avait marqué l’enfance de Miyazaki.
Sur la quatrième de couverture, nous lisons :
« En 1937, alors que la nazisme se fait de plus en plus menaçant en Europe et que le Japon se militarise, un jeune éditeur s’improvise écrivain pour défendre ce qui fait de nous des êtres profondément humains : la liberté de pensée, l’ouverture du cœur, l’entraide, le désir de justice…
Son livre va connaître un destin exceptionnel. Interdit pendant la guerre, son auteur est taxé d’antipatriote et plusieurs fois incarcéré, il est lu de génération en génération et devient un livre incontournable de la littérature japonaise. C’est ce manuel à l’usage des êtres humains que vous allez lire.
On voit un adolescent qui, au fil des découvertes et des questions qu’il se pose au jour le jour, fait l’apprentissage de la vie et de la pensée. Avec le soutien de son oncle, jeune étudiant, qui l’aide à comprendre ce qu’il voit et décrypter ce qu’il pense. Car il ne suffit pas d’avoir des yeux et des oreilles en état de fonctionnement, il faut que les yeux du cœur, les oreilles du cœur, soient aussi ouverts. »
Roman initiatique et philosophique qui a pour protagonistes une bande de copains et la grande sœur de l’un d’eux, ce roman raconte les événements de la vie de Coper, un garçon d’une dizaine d’années en première ou deuxième année de collège, et les réflexions que cela lui inspire. L’auteur utilise une astuce narrative qui fonctionne plutôt bien, alternant la description des événements avec les lettres que l’oncle de Coper consigne dans un cahier destiné à n’être lu que plus tard, quand le jeune garçon aura grandi. On est vite pris dans le récit. A la fois parce qu’on s’attache aux personnages et à leurs péripéties, et par la teneur des réflexions sociales et philosophiques qui les accompagnent.
Les thématiques abordées sont multiples : harcèlement scolaire, discrimination sociale, force de l’amitié, libre arbitre et résistance, justice, interdépendance et coopération des humains, progrès social et moral…
J’ai trouvé aussi passionnant le questionnement de ce qu’est véritablement un « héros », à travers l’analyse du destin de Napoléon Bonaparte, personnage historique pour lequel se passionne la bande de copains.
« Les grands hommes, les héros, sont des gens extraordinaires, d’accord », écrit l’oncle de Coperdans son cahier. « Ils possèdent des capacités supérieures aux individus normaux, ils sont capables de faire des choses dont le commun des mortels est incapable, c’est entendu. De ce point de vue, ils peuvent certainement susciter notre admiration et nous leur tirons volontiers notre chapeau. Mais
une fois que nous les avons admirés, demandons-nous : au service de quoi ont-ils mis leurs extraordinaires talents ? ». Et de conclure : « L’esprit héroïque, s’il n’est pas attaché au progrès de l’humanité, n’est qu’une bulle vide, mais la bonté sans âme héroïque l’est bien souvent aussi. »
Le jeune Coper sera plus tard confronté à une situation qui engagera, justement, tout son courage et sa volonté. Mais loin de se comporter en héros, sa réaction sera celle d’un lâche. Ce hiatus entre son idéal et son comportement sera l’occasion d’une leçon de vie et d’amitié très émouvante, et profondément humaine.
Très intéressante aussi, la vision d’une humanité qui se mélange et se métisse d’influences diverses à travers l’exemple de la statuaire bouddhiste. J’ai ainsi appris que les premières représentations du Bouddha sont le fruit de la rencontre de la spiritualité bouddhiste et de la statuaire grecque. Cette révélation ébranle fortement Coper, qui voit soudain s’ouvrir une perspective totalement nouvelle
sur l’humanité. « Tous ces peuples rencontrés, traversés, dont chacun avait apporté sa pierre à l’édifice ! »
Rien d’étonnant à ce que ce roman ait été interdit pendant la guerre au Japon. En mettant l’accent sur le développement de son esprit critique et des valeurs humanistes et progressistes, il n’est pas exactement ce que l’on pourrait appeler un manuel de patriotisme et de nationalisme aveugles.
« Et vous, comment vivrez-vous » est finalement devenu un best-seller atemporel. Son adaptation récente en manga a été vendues à des millions d’exemplaires au Japon. S’il est peu connu en dehors du Japon, les questions qu’il pose sont universelles, et, je crois, totalement d’actualité.
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